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    D epuis la mort d'Auguste, je me couche tard. Je regarde film sur film à la télé, je lis, je tricote. Ma fenêtre est la seule du village qui soit allumée toute la nuit, et comme j'habite en haut de la butte du Moulin de Carrieux elle se voit de loin.
Cette nuit-là, trois heures sonnaient au clocher de l'église et la lune était ronde quand les gosses ont frappé à ma porte. Jules m'avait prévenue la veille que des scouts viendraient passer un week-end dans sa ferme désaffectée du Pâtis Blanc et dormiraient dans la grange mitoyenne d'une des miennes. J'aurais été chagrine que mes petits-fils à moi s'en fussent nuiter dans la paille par temps de gel mais bon, ceux des autres, c'est leur affaire, ça ne me dérange pas.
J'ai vu immédiatement que quelque chose clochait. Quand j'ai ouvert, les garçons se sont engouffrés, tout glacés. Ils étaient une bonne vingtaine, certains en pyjama, d'autres en culotte courte; leurs vêtements ont commencé à fumer quand je les ai poussés vers la cheminée. Ils se sont mis à brailler tous ensemble qu'il fallait sauver Nicolas.
   J'ai téléphoné aux pompiers et j'ai attrapé la torche qui me sert à rentrer les vaches le soir. J'ai eu juste le temps de courir jusqu'au Nicolas dans la grange, ils étaient déjà sur place avec le gyrophare et tout et tout. Le pauvre gosse se recroquevillait, hurlait qu'il avait mal au ventre et appelait sa mère. Appendicite, dirent-ils en chœur, on va l'emmener à l'hôpital, fissa.

  Et les moniteurs ?
   Où étaient-ils ?
   Vingt quatre enfants seuls… Mais où étaient passés les deux chefs de meute, Etienne et Benoît ?

  Les gendarmes étaient perplexes. Les petits garçons, rassurés maintenant, occupaient mon salon en caquetant comme un parquet de poulettes et mangeaient de bon cœur mes noix, mes noisettes et mes châtaignes. On ne pouvait tout de même pas les renvoyer là-bas dans le froid, l'humidité, les ombres effrayantes, seuls sans ces fichus moniteurs introuvables. C'était quand même trop fort, que des jeunes adultes désertent leur poste, comme ça…
A six heures, d'autres voitures emplirent ma cour, d'autres gendarmes. Puis débarquèrent des responsables scouts, une dame et un prêtre qui avaient l'air vraiment embarrassés. Puis les premières familles qui venaient récupérer leurs fils. Les moniteurs s'absentaient-ils, parfois ? Buvaient-ils, et, euh, que fumaient-ils ? Rencontraient-ils des gens qui, euh, leur donnaient des choses ? Avaient ils des louveteaux chouchous à qui ils demandaient, euh, des bisous? Oh, non, c'étaient de jeunes gars bien, archi bien, tout le monde en témoigna. Ils voulaient devenir instituteurs, ils avaient la Foi Catholique ancrée dans chacun de leurs gènes, ils assuraient leur cinquième camp ensemble, et ce qui advenait là était tout à fait incompréhensible. Que des enfants eussent disparu, soit, les pédophiles logent dans chaque fourré maintenant, mais des adultes, de dix-neuf et dix-huit ans !

  Nulle trace d'agitation près des lits de camp, nul sac à dos manquant. Les téléphones portables des chefs étaient posés sur les oreillers. On se perdait en conjectures frisant l'invraisemblable, j'avais épuisé mon stock de café et j'aurais voulu mettre ce beau monde dehors puisque les gamins avaient été évacués, mais voilà que la presse locale s'invitait maintenant, et la télé de FR3 Bretagne, s'il vous plait! Tout le village et la moitié du canton se retrouvaient chez moi, à papoter, à regarder les caméras, à se distraire gratis...
   Je m'endormais dans mon fauteuil quand Jules Maréchal m'a secoué le bras. "Ya le taureau de Roland qu'est dans ton champ, qu'il m'a dit, il a du bousiller la clôture et il bouffe l'écorce de ton grand poirier !"J'ai mis mes bottes, et avec la troupe des journalistes, des gendarmes et des curieux qui me suivait bêtement, je suis allée en haut de mon champ, en traînant ma fourche à fumier pour mater le Brutus. Il restait fiché sous l'arbre, ce monstre énorme, ce tas de viande lauréat de deux concours agricoles. Si c'était pas imprudent, de laisser ça dehors, la nuit ! avec des gamins qui campaient dans les parages, en plus !
   C'est moi qui marchais en tête, alors c'est moi qui ai vu la première. Sous le poirier, il y avait quatre chaussures, des basket. Dans l'herbe givrée, il y avait aussi deux caleçons, deux jeans piétinés, une couverture déchirée. Et, à la fourche de l'arbre, transis, immobiles, et complètement nus en dessous de la ceinture, les deux amoureux. On a eu du mal à les faire redescendre, et là, ce n'étaient pas les coups de cornes du Brutus qu'ils paraissaient redouter le plus. Même si, de loin, le taureau les fixait sauvagement.

 

                                                  

          

                                                                                          Hortense AA