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a mouette frappait au carreau.
"Un jour tu le casseras, tellement tu tapes fort", dit Georges
C'est l'heure du thé, l'heure de la sortie des lycées, l'heure où Georges a rangé ses cahiers, l'heure où le soleil est bas en janvier, l'heure où la mouette frappe au carreau.
Georges est assis dans un fauteuil, dos à la fenêtre. Il se verse du thé.
Victor est dans la cuisine, il surveille la bouilloire qui commence à siffler. Il ouvre la fenêtre à la mouette qui saute du rebord à la table du téléphone, puis par terre. Elle marche jusqu'à Georges qui lui émiette une tranche de cake du goûter. C'est un cake sombre, bourré de fruits confits, prédécoupé, enveloppé dans du papier sulfurisé et dans un cellophane orné d'un drapeau anglais. Quand elle a fini son gâteau - ses coups de bec sont précis et doux, elle a appris à ne pas faire reculer la main qui le lui offre - Georges écarquille les doigts " Tu vois, il n'y a plus rien " Il emballe soigneusement le reste du cake dans son papier, le tourne et le retourne dans un sac en plastique qu'il clôt d'une pince à linge en bois. La mouette fait demi-tour, se dirige vers la fenêtre que Victor lui ouvre, puis s'en va. La fenêtre donne sur le palier, dans la cour intérieure où survit un palmier malingre qui souffre des courants d'air et du peu de lumière. Cette cour intérieure ressemble un peu à celle d'une prison : quatre étages, quatre galeries de bois, un seul escalier tournant avec des marches de hauteurs inégales, étroit comme celui d'un donjon. Chaque palier est surmonté d'un auvent de fer forgé, panneaux imitation vitraux, carreaux de verre coloré qui projettent des tâches pastel ou des ombres lumineuses à mesure que le soleil tourne. Dans cet immeuble ancien, destiné à la location dès sa construction, ne vivent que des personnes seules dans des appartements identiques : un salon de douze mètres carrés, une cuisine exiguë dont le hublot s'ouvre sur la cour, une chambre nantie d'un placard en ogive, une salle de bains équipée d'un bidet, d'une baignoire à l'émail éclaté et d'un lavabo massif aux robinets à cinq branches. Les WC sont sur le palier, et communs à deux locataires. Les radiateurs ont cent ans, chuintent et grincent tout l'hiver.
Victor habite là depuis deux semaines, il a seize ans, ses parents possèdent tout l'immeuble. L'appartement qu'il occupe était loué auparavant à un Tunisien discret, parti rejoindre sa famille restée au pays après avoir séjourné ici onze ans, onze hivers qui lui ont coûté comme autant de siècles, à trîmer d'abord aux trois/huit dans une usine de contreplaqué, puis quelques heures chaque jour ainsi que le week-end comme homme à tout faire dans le café restaurant hôtel des parents de Victor, au rez de chaussée, à l'angle des rues Paul Auster et Léo Perutz. Les parents de Victor ont offert à leur fils la jouissance de cet appartement parce qu'il est sérieux, excellent élève - il passe son bac de français en juin, plus jeune d'une année que ses condisciples - et qu'ils n'ont pas besoin de l'argent que leur procurait ce petit bien immobilier. Ils espèrent aussi une reconnaissance de leur fils qui se manifestera par des coups de main lors des banquets ou des dimanche difficiles, coups de main devenus plus rares depuis que Victor joue du violon dans un groupe de jazz dont il est le benjamin. Victor et Georges sont les seuls habitants ici; tous ceux des autres logements ne reviendront qu'à la fin des travaux de réfection entrepris depuis le début de l'automne. Georges a refusé de partir, même pour un mois, arguant qu'il était très bien comme ça et ne bougerait pas un seul de ses livres. Les parents de Victor n'ont pas insisté, certains que le bruit des perceuses, les va et vient des ouvriers, auront raison de la détermination du bonhomme. Ils pensent qu'il suffira, comme ils l'ont prévu pour leur fils, de le transvaser dans un appartement rénové en attendant que le sien soit remis en état.
Georges a soixante huit ans et vit ici depuis vingt ans. Il était comptable dans le lycée que fréquente Victor, il est retraité maintenant. Il ne sort qu'un jour sur deux, achète les mêmes aliments à la supérette du quartier, un pain rond à la boulangerie, ni journaux ni tabac. Une fois ou deux par mois il se rend à la librairie " L'Alouette " Il y reste peu de temps, feuillette les nouveautés, les derniers Prix, les bandeaux rouges, pose quatre ou cinq livres près de la caisse, donne une liste à la libraire qui, sitôt qu'elle le voit, se penche sur son clavier et enclenche Electre: " Celui-ci est épuisé, celui-là on peut le commander, celui là on l'a, on vous le met avec les autres ? " Un stagiaire confié par le lycée professionnel descendra de l'échelle et viendra les livrer chez lui un peu plus tard.
Georges et Victor sont voisins, partagent les mêmes toilettes et le même appentis dans lequel on peut ranger une bicyclette et brancher un lave linge. Trois jours après son arrivée, Victor a fait une fête, invité ses copains de classe qui sont venus avec leurs guitares et leurs jumbees. Quand ils ont descendu leurs poubelles, sacs pleins de bouteilles vides, de cartons de pizzas et de gateaux-apéritif, ils ont pris aussi celle que Georges avait mise à sa porte, un cageot léger avec, sur le dessus, une feuille couverte de mots écrits dans tous les sens, en anglais.
" C'est un prof, le vieux ? " a demandé Amandine en montant la feuille vers le soleil, comme pour y chercher un filigrane.
" Non, j'crois pas, en fait j'en sais rien " a répondu Victor, il est trop vieux pour bosser, mais s'il était prof d'anglais, ça pourra ptêtre me servir, la version que Totem nous a filée, ben elle est… "
Victor a frappé à la porte de Georges le lendemain après-midi pour s'excuser d'avoir fait tant de bruit. Le discours était préparé mais sincère : " C'était pour fêter mon emménagement, vous avez été sympa de pas vous plaindre, et ce sera pas tous les soirs comme ça ". Victor a une bonne tête de gentil gamin, des joues encore toutes rondes, une tignasse frisée pleine de nœuds, blond foncé avec des flammes de cuivre roux qui dansent dessus. Son pull couleur de rien du tout, tricoté pour quelqu'un de la génération d'avant par une grand-mère haineuse, lui arrive plus bas que les genoux et poche aux coudes comme la peau trop grande d'un éléphanteau.
Georges a hoché la tête, un stylo à la main.. " C'est bon… ça va… " Victor restait planté là, et la mouette est arrivée, marchant vers eux.
– Je l'ai pas vue se poser, dit Victor
– On ne la voit jamais se poser, ni s'envoler, dit Georges. Elle arrive juste comme ça, en marchant…Elle doit atterrir sur le balcon de Jeannette, celui qui fait l'angle, puis elle marche jusqu'ici, et elle repart pareil.
– Vous êtes sûr que c'est la même ? dit Victor, en désignant une dizaine d'oiseaux blancs qui tournent en criaillant au-dessus de la cour.
– Oui, dit Georges, reste un instant, tu vas voir. Pousse-toi un peu.
Georges a ouvert la porte, la mouette est entrée, puis s'est retournée, comme une invite à la suivre. " Elle n'est pas farouche, dit Georges, il y a des mois qu'elle vient me voir. Je crois qu'elle te propose de prendre le thé. "
Voilà comment j'ai rencontré mon voisin, pensait Victor en passant le seuil, c'est mieux qu'en attendant derrière la porte des chiottes. Juste après, Victor ne pensait plus; il écarquillait les yeux dans la pénombre. Quand il avait huit ans, il avait construit avec ses camarades de classe un vivarium à fourmis. Entre deux plaques de verre occultées par des cartons noirs qu'on ôtait pour les observer, les fourmis avaient creusé un entrelacs de galeries. C'était miracle que tout tienne comme ça, sans s'effondrer, s'exclamaient les enfants. Le Victor de huit ans plissait les yeux et s'enrêvait en glissant dans la fourmilière, minuscule explorateur égaré dans un labyrinthe de sous-sols superposés.
Une bouilloire s'est mise à siffler comme un train de western, Georges est allé dans la cuisine et Victor n'a pas bougé, immobile comme la fourmi qui attend on ne sait quoi, antennes frémissantes, à la croisée des galeries, tandis que ses sœurs la contournent avec indifférence.
Des colonnes de livres relient le sol au plafond, tous les murs sont masqués par des livres couchés l'un sur l'autre, la fenêtre est exactement encadrée de livres, les piles de livres s'ajustent pour la laisser s'ouvrir. Sur les bras du fauteuil de Georges, des livres. A côté, des dictionnaires les uns sur les autres : rouges, blanc cassé, bleu fané. Une plaque de verre épais repose sur un bloc de revues, la bouilloire goutte sur un livre noir, livres, livres partout… Georges est massif, un bloc de bois qu'un sculpteur aurait à peine dégrossi, ses jambes sont des poteaux, il se déplace en tanguant comme un vieux bateau de pêche. A l'entrée de la cuisine un entassement commence par un livre de poche et s'élève en pilier dont les creux et les courbes évoquent les hanches, la taille, les mollets soudés d'une Vénus de papier dysmorphique ; un atlas déborde, dix série noire plaquent le tout au plafond. Sur la table, des cahiers grand format, un Harraps sans couverture, un pot de verre plein de stylos, des feuilles remplies d'une écriture serrée. Ça sent la vieille librairie, la salle de classe d'école ancienne aux fenêtres condamnées, le grenier, le papier, les champignons du papier. Ce n'est pas tant le nombre de livres dans un si petit espace qui étonne Victor que le fait qu'aucun d'entre eux ne soit vertical, aucun.. Il tourne la tête et regarde partout. Ce ne doit pas être commode d'en prendre un, pense-t-il, sans faire ébouler tous les autres. Il s'assied sur le siège que Georges lui désigne, L'encyclopédie pour la jeunesse en neuf volumes, collection Poqueline 1903, et observe Georges et la mouette partager leur goûter.
– Qu'est-ce que tu lis ? dit Georges
– Des trucs pour le bac, des textes à préparer..
– Non… Il fixe Victor comme s'il avait devant lui un être beaucoup plus original, inattendu en cet instant précis, qu'un garçon de seize ans ou même qu'une mouette affairée qui piétine et le tance en grinçant du bec pour que la main émiette plus vite le morceau de cake.
– Non, je veux dire.. Pour toi, pour ton plaisir !
– Le baron perché, dit Victor, de…
– Oui, je sais, je sais, dit Georges, Calvino, c'est bien…Tu connais Le vicomte pourfendu ? C'est en poche…
– Et vous, demande Victor sans quitter la mouette des yeux (elle ressemble à une des poules de sa grand-mère, le monde aurait pu s'écrouler lorsqu'elles picoraient le grain jeté à l'entrée et à l'intérieur du poulailler le soir, pour les enfermer).
– Moi… Je me force à lire en anglais… Bien que mon niveau ne soit pas fameux…Les raisins de la colère… Et des nouvelles d'Hemingway…
– Je croyais que vous étiez prof d'anglais, dit Victor, qui ajoute simplement : j'ai vu des papiers dans la poubelle.
– Non, dit Georges, non non… J'ai juste un travail à faire, et c'est difficile.
– Vous êtes traducteur ? dit Victor, qui corrige aussitôt : " Vous ne pouvez pas être traducteur, si votre niveau en anglais n'est pas bon… "
– Je traduis un manuscrit, dit Georges.
– Un manuscrit ? de vous ? Vous êtes écrivain ?
Victor parle d'une voix douce et polie; il n'a jamais rencontré un écrivain mais il pense que ça pourrait ressembler à Georges, à un original comme lui qui vit dans un espace foisonnant de bouquins dont les piles croissent et se multiplient comme les racines des palétuviers dans la mangrove. Georges lit dans la voix, décèle dans la façon dont Victor penche la tête, un intérêt, une curiosité encore enfantine qui lui plaisent. Georges n'a pas eu d'enfants. Il a de ce que pourrait être un adolescent une idée qui ne coïncide pas avec tous ces gosses qu'il a vus pendant des années au lycée, dans la cour, dans les couloirs, s'assemblant en hordes bruyantes, fumant par petits groupes, tous pareillement vêtus de couleurs tristes…
– Non, dit Georges… Je ne suis pas écrivain. Puis, ce jour là, le premier, il raconte à Victor… Il lui dit qu'il avait un ami, il y a longtemps, un ami anglais, qu'ils se sont rencontrés à la bibliothèque, ils attendaient tous les deux côte à côte pour réserver le même volume - Le crime de Sylvestre Bonnard- d'Anatole France, puis ils s'étaient revus, puis ils étaient partis en vacances ensemble, un tour de France des cinémas, des bouquinistes de province, des baignades dans les rivières, des bals de soir d'été sur les places de village, des filles d'avant les années soixante dix avec des talons aiguilles, des cheveux crêpés incroyables, des rêves de Brigitte Bardot, une vieille tente de coton trouée, ils finissaient certaines de leurs nuits dans la deux-chevaux… " J'avais un ami pour la première fois, dit Georges, j'étais timide et renfermé, je n'allais pas vers les autres. Lui, il était drôle et gai… Il chantait tout le temps, et, en plus, il s'appelait Georges comme moi, et comme on se ressemblait beaucoup, ça nous avait amusés. Il était en France pour ses études, et ses parents lui envoyaient beaucoup d'argent. Il venait d'une famille de riches, il avait reçu une éducation de lord et voulait devenir un grand journaliste…" Georges s'étonne que les mots lui viennent si facilement pour évoquer son ami anglais…Il n'a jamais imaginé en parler à quiconque, il n'y pensait même pas avec des phrases… Il raconte le gros cahier à spirales vert foncé, qui surgissait à n'importe quel moment de la journée, tout chaud, de la poche de la veste spécialement bricolée pour le contenir, les trois crayons de graphite, le scalpel pour les aiguiser, les pages qui se noircissaient, les jurons, les feuilles arrachées…
Le mois de janvier s'étire en longueur… La nuit tombe vite. Quand Georges et Victor allument la lumière, seules leurs fenêtres éclairent un peu la cour. Le palmier semble surgir d'un enchevêtrement de planches, d'échafaudages, de palettes et de matériaux de construction. Les portes de derrière du restaurant claquent de temps en temps, Victor reconnaît la voix de sa mère qui houspille les apprentis, crie à l'urgence, chasse les chats errants qui ont toutes les audaces, et lui hurle de venir chercher son repas du soir.
Victor frappe chez Georges presque tous les jours à l'heure du thé. C'est lui qui se faufile entre les pans de murs de livres pour aller mettre la bouilloire sur le gaz. Il prend congé en même temps que la mouette, par politesse, pour ne pas s'attarder. Georges continue l'histoire du Georges qui écrivait en anglais. " Ca m'épatait ; je lisais beaucoup, j'avais beaucoup lu, mais je ne réalisais pas que les livres avaient été créés par quelqu'un… Je le savais, bien sûr, mais je n'imaginais pas comment ça se tricotait, toutes ces lignes barrées, tous ces efforts… Et vous lisiez ce qu'il écrivait ? demande Victor … Non, il ne me l'a jamais proposé… Et j'avais un vocabulaire très limité, en anglais, je n'aurais rien compris…je le regardais écrire, c'est tout. "
– Vous saviez de quoi ça parlait, au moins ?
– Oui…Une sorte de saga… L'histoire d'une famille écossaise, d'un clan ; je suppose qu'elle était en partie inspirée de ce qu'il connaissait de sa propre famille, mais le point de vue était original. C'était celui d'une corneille qui jouait le rôle du narrateur. Il se trimballait toujours avec un livre sur la vie des oiseaux, il avait appris pas mal de choses, et de se mettre dans les plumes d'une corneille lui donnait des idées ou des comportements inattendus…. Une fois, on roulait sur une route qui traversait les terres d'un grand domaine avec des fermes fortifiées, un château qu'on apercevait au loin….. C'était moi qui conduisais, il m'a dit " arrête toi là " de m'arrêter, comme s'il avait un besoin urgent, puis il s'est mis à escalader un chêne…. Haut, très haut. Moi, je ne pouvais rien faire d'autre qu'attendre… Je me suis garé à l'ombre, et j'ai attendu. Il est resté une heure calé sur des grosses branches, puis il est redescendu et il a passé le reste de la journée à rêvasser et à écrire dans son cahier…
– Vous les avez lues ces pages là, déjà ?
– Oui, dit Georges.
– Ça doit faire drôle, hein ?
– Oui, répond Georges. C'est comme si le temps…Comme si le temps était gommé…Je ne sais pas très bien expliquer pourquoi, mais ce n'est pas du tout comme une photo…Tu sais, quand on regarde une photo, que reviennent la voix, les odeurs, les sentiments qu'on éprouvait quand on a appuyé sur le bouton déclic…Au moment où tout ça revient, on croit y être, mais on sait qu'on n'y est pas, qu'on ne fait que regarder le passé, que ce n'est que du jamais plus… Eh bien là… Il n'y a pas de temps, pas de passé… Ce n'est pas du souvenir…
– Ça m'a fait pareil, une fois, dit Victor. J'ai été à l'expo de la grande bibliothèque, à Paris… Sur les brouillons d'écrivains. J'étais devant ceux de Victor Hugo, et j'avais L'homme qui rit dans la poche arrière de mon jean. J'en avais lu la moitié. Je regardais bien son écriture, les vrais papiers avec les vrais mots que sa main avait écrits à la plume, avec les ratures, les mots barrés, les petits dessins à l'encre, et ça m'a filé le vertige. Comme si j'avais été debout en face de lui, et qu'il m'ait envoyé le bouquin, hop, attrape, pour toi ! J'ai pensé à tous ceux qui avaient lu ce livre depuis qu'il existait, et surtout je me suis dit que ce mec là avait tapé sur la tête du temps qui passe, et que le temps avait foutu le camp, ou était tombé dans un trou. Ce livre de l'Anglais, pourquoi est-ce que vous le traduisez ? Vous voulez le faire publier ?
– Non, dit Georges… Enfin, je ne crois pas…. Je reconnais des passages, des petites histoires qu'il m'avait racontées. Je lis les mots, je cherche. Je les cherche dans les dictionnaires, je veux être sur que ce sont bien ces termes précis qu'il m'aurait indiqués, si je l'avais questionné… Sauf que quand il était là, je n'aurais jamais osé le questionner… Quand j'ai trouvé la phrase comme elle doit être, avec la bonne musique, j'entends sa voix qui parle, qui me la dit.
– Vous l'entendez… comme en vrai ? Comme si c'était la radio ?
– Je l'entends dans ma tête, oui, et elle ne vient que si j'ai choisi juste les mots qui conviennent. Il m'arrive de chercher longtemps, longtemps…Mais tu sais, je l'ai connu, entendu parler, rire… J'ai un murmure qui me dit " c'est bon, continue "
– Est-ce que…. Il est au courant que vous faites ça ? demande Victor ?
– Il est mort… il est mort d'une façon idiote, à a fin de l'été de nos vacances. On avait loué une barque pour se balader sur le Tarn, et en s'approchant d'une île, il s'est mis debout brusquement pour regarder des oiseaux qui planaient au-dessus d'un bouquet de saules en poussant des cris bizarres. La barque a chaviré, il a coulé tout de suite. Il est mort d'hydrocution, et le temps que je nage autour pour essayer de voir où il avait pu couler, c'était trop tard. Des baigneurs et d'autres personnes sont venus, puis les pompiers... Ils l'ont retrouvé deux heures après. Comme on était en maillot de bain, le cahier était resté dans la voiture. J'ai récupéré mon sac, mes vêtements, j'ai pris aussi le cahier, puis je suis parti.. Je ne sais pas ce qui s'est passé après, je suis rentré chez moi en train… Et voilà….
Se rencontrer presque tous les après-midi à l'heure du thé ne rend pas Georges, Victor et la mouette plus familiers. La mouette prend congé la première avec une sorte de dédain amnésique, sans manifester aucune reconnaissance pour son jabot gonflé, et ne veut pas qu'on la touche. Georges et Victor ne parlent que de livres, de traduction, d'écrivains, de littérature, et puis c'est tout. Ils ne sont jamais allés l'un chez l'autre en dehors de cette heure-là. Quand, assis dans son fauteuil, le cahier vert devant lui, Georges sent une poigne méchante qui lui étreint le cœur et le serre, serre, une douleur qui lui pique l'épaule gauche de mille pointes chauffées à blanc, quand la silhouette de la mouette à contre-jour se tord en rubans blancs, gris, oranges, pour s'élever en spirale et s'effacer de sa vue, entraînant toutes les autres images de ses livres, de la théière bleue, de ses mains qui s'ouvrent sans rien pouvoir saisir, ce n'est pas à Victor, dont il lui semble entendre le pas dans l'escalier, qu'il pense. Il pense à son ami tombé de la barque, il pense loin, loin, l'attend-on, qui viendra le chercher ? Il se revoit enfermé dans la cave, tout petit - un courant d'air avait claqué la porte. Qui appelait-il ? quel nom criait-il ? Il se souvient qu'il avait une mère…
Il se souvient d'un jeu auquel ils jouaient ensemble. Elle mettait sa main sur la table, il posait sa main par-dessus, sa mère mettait son autre main par-dessus la sienne, et lui son autre main sur l'autre de sa mère. Sa mère alors retirait sa main du dessous, celle qui était sur la table, et c'est sa menotte aux doigts potelés qui s'y trouvait plaquée. Entre les trois mains superposées et la quatrième, se glissant en caresse entre la sienne et celle, à peine plus grande, de sa mère, pour arriver de plus en plus vite sur le dessus, s'empilaient en couches invisibles les empreintes de mains déjà parties, les souvenirs de mains douces et légères comme une aile…Telles les draps que le vent a gonflés, décrochés du fil à linge, puis laissés choir doucement, une peur humide se pose sur lui, puis une autre qui déborde sur la première, puis une plus lourde, puis une autre sombre et froide qui éteint la flamme de sa vie.
Quand Victor pousse du pied sa porte, encombré de sa besace de lycéen, d'un sac de sport, de son violon et d'un paquet de biscuits, il voit devant la fenêtre de Georges la mouette qui se balance d'une patte sur l'autre. " Attends, je pose mes affaires et je t'ouvre. "
Il n'a jamais vu de mort. Faut-il en avoir vu un déjà pour savoir que le dernier souffle, celui qui porte dans les atomes de sa vapeur ce que certains nomment l'âme -s'envole-t-elle ou pas ?- s'est déjà exhalé des lèvres entr'ouvertes ? C'est Georges, ce n'est plus Georges ? Les rides de son front se sont adoucies, n'ondulent plus avec sa parole, ne dessinent plus d'idéogramme changeant entre ses deux sourcils. Savais-tu, Victor, qu'en chinois, le ming, symbole graphique ou vocal, se confond avec le ming de destin, vie ? Victor ouvre la fenêtre à la mouette, puis il va dans la cuisine, remplit la bouilloire et prépare la théière. Un courant d'air glacé provient de la vitre brisée et soulève sur la table les derniers feuillets de Georges. Petite écriture serrée. Est-ce qu'on appelle le SAMU pour un mort ? Les pompiers ? La police ? Victor déballe le cake. Immobile, blanche, plumage brillant dans la lumière frisante, la mouette le scrute. Victor pose sur le sol un morceau de gâteau et laisse son regard se promener sur les murs de livres, sur le cahier, sur les liasses de feuilles, sur la théière… Jamais plus, jamais plus, sans avoir eu le temps de se dire ça, et ça, et tout, et jamais plus de thé ensemble, jamais plus cette chaleur ambrée dans la gorge du pauvre Georges, a-t-il souffert, a-t-il eu peur ? Tu ne le sauras pas, disent les yeux de la mouette, qui tourne le dos et sort par la porte entrebâillée. Il ne saura jamais, Georges, non plus, que quand elle était encore jeune oiselle, en tirant fort sur l'anse d'un sac poubelle, dans le container de la rue d'à côté, elle a déséquilibré l'ordonnance des déchets à l'intérieur, faisant glisser un fusil en plastique fêlé et sans gâchette, ce qui eut pour effet de rabattre violemment le lourd couvercle qui lui brisa net l'aile gauche, lui ôtant à dater de ce jour toute possibilité d'envol. Elle peut juste se percher à faible hauteur, comme une poule éjointée, et, chaque soir, après avoir contourné le balcon de Jeannette, niche pour la nuit dans une petite alcôve de galets derrière une Sainte Vierge de marbre, entre deux fenêtres, sur la façade Est de l'immeuble.
En tout cas, Victor ne dira rien à ses parents maintenant. Pas à son père, qui hausserait les épaules et dirait " laisse l'hôpital s'occuper de ça " Pas à sa mère qui se mettrait à brailler, à courir dans tous les sens et à ouvrir les tiroirs. Il n'a pas envie d'être là quand des gars avec une blouse blanche - à moins qu'ils ne soient habillés tout en noir ?- allongeront le corps de Georges sur un brancard et le sangleront serré pour qu'il ne dégringole pas dans l'escalier. Il n'a pas vu partir la mouette. Qui va venir, qui mettra les livres dans des cartons ? Il fait presque nuit maintenant, les ouvriers ont rangé les échelles et le restaurant s'allume en bas. Victor va dans sa chambre et renverse sur son lit les vêtements que sa mère lui monte dans une grande corbeille d'osier, soigneusement repassés et triés par genre - tee-shirts, chemises, pantalons- . Il revient chez Georges et remplit la corbeille : d'abord le manusrit, les feuilles éparses ; les cahiers, les carnets, les dictionnaires anglais-français, qu'il va disposer sur son plan de travail à lui. Puis les livres qui sont autour de la table et du fauteuil, ceux qui ont été lus, manipulés en dernier. Puis d'autres, et encore d'autres… Il n'allume pas les lumières, il fait des va-et-vient avec sa corbeille. " Ta chambre, c'est top secret " lui avait promis juré sa mère. " Personne n'y rentrera sans ton accord. "
Quand il ne voit plus la tapisserie des murs, quand il a, du sol au plafond de sa chambre à lui, construit deux tours de livres serrés quatre par quatre, tranche à l'extérieur, il a mal aux bras, au dos, et le téléphone sonne. Oui, il viendra à la répète, mais il sera un peu en retard . Pourquoi , cette fois ? Parce qu'il a des problèmes avec son voisin . Le vieux que tu disais qu'était si cool ? oui, voilà, lui. Il a fait quoi ? il est mort. Ah, merde, c'est pas de bol, et tu vas faire quoi ? Rien, je vais prévenir et je m'amène.
Victor pense, en descendant l'escalier, qu'il ne dormira pas ici ce soir. Il entre par la cour dans l'arrière-cuisine du restaurant " Mon Dieu, crie sa mère ! Vingt ans qu'il était là ! Même pas quelqu'un à qui téléphoner! Il y a une vitre cassée, dit Victor, mais ça n'a rien à voir, c'est la mouette. "
– Ah, la mouette, dit le flic, le lendemain après midi… Rien n'a disparu ? Il n'avait pas de télé, pas de magnétoscope ? Bon sang, tous ces livres…
– Non, je crois pas… Je le connaissais pas beaucoup…
– Ok, ses papiers, son argent, tout est là, mais c'était rapport à la vitre. C'est un beau policier de trente ans, avec des épaules d'Incorruptible .
– La mouette, dit Victor, elle vient tous les jours. Si on ne lui ouvre pas tout de suite, elle tape de plus en plus fort. C'est elle qui a cassé la vitre.
– Infarctus, dit le flic. Il n'a pas du souffrir longtemps, même pas tombé de son fauteuil. On va fermer les volets et la porte à clefs. Pas de famille, rien trouvé du style testament, personne ne réclamera quoi que ce soit, à mon avis.
– Je voudrais, dit Victor, avant qu'on ferme…
– Prendre un bouquin ? Ne te gêne pas, je ne vois pas à qui ça pourrait manquer…
– Non… La théière…
Victor soulève la théière et la presse contre sa poitrine. Il pose sur le couvercle le reste du cake et va dans la cuisine chercher la bouilloire siffleuse et le cake tout neuf.
Il regarde le flic descendre l'escalier, il heurte bruyamment les marches, il n'est pas en rythme avec " mood indigo ", joué par Lockwood, violon qui grimpe de l'écorché au velours des notes chuchotées… L'ombre de la mouette peint sur le sol un profil d'oiseau filiforme. Son regard orange va de la théière au cake, du cake à la fenêtre, et se fixe sur Victor, assis en tailleur, cahier sur les genoux. "Eh, Mouette, comment tu translaterais ça, toi : " Life is perhaps the only riddle that we shrink from giving up ?
– Moi je mettrais, dit la mouette, " La vie est peut-être la seule énigme à laquelle nous n'avons aucune envie de renoncer…
Hortense AA
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