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aint-Domitien est un bourg un peu loin de la ville. Un peu loin, je veux dire par là que ce n'est pas la banlieue, que les bus y vont et en reviennent six fois par jour sans se plaindre, que des humains y vivent encore de quelques commerces et entreprises artisanales comme on en voit partout. On y trouve deux écoles, publique et privée, un collège, une salle de sports, un supermarché qui n'est pas hyper, une ferme équestre et une antenne rurale des Restos du Coeur. La mairie a profité de subventions pour bâtir des logements sociaux, ce qui a permis aux artisans de la commune d'obtenir de gros chantiers, aux écoles de maintenir leurs effectifs, et offert à tout le monde le spectacle distrayant d'un lotissement en construction sur la butte à l'ouest du cimetière, ensemble pavillonnaire achevé maintenant, neuf, propre, visible de trois villages et de la grande rocade .
Le soir, quand s'allument les vingt-sept réverbères que fit planter le conseil municipal pour agrémenter l'ouvrage, quand se dessinent en quadrillage orangé les rues toutes droites du lotissement, les habitants des villages voisins qui s'éteignent dans leur nuit paysanne appellent Saint Domitien, par ironie jalouse, « La Ville Lumière »
C'est ici qu'emménagèrent Florence et Nini, la dernière semaine d'août... Elles venaient de la Ville où elles ne pouvaient plus rester. Aucun travailleur social ne voulait parier davantage sur les possibilités d'intégration de Florence, qui mettait à mal tous les efforts consentis pour elle. Loyers impayés, plaintes des résidents de l'achélème à cause des trois chiens et des copains dans l'escalier, dégoût affirmé pour l'effort, refus de toute autorité, incapacité à se lever tôt, moeurs de fêtards tous les jours de la semaine, absentéisme scolaire important pour Nini, âgée de seulement sept ans, bref... On leur avait vanté les bénéfices qu'elles auraient à changer d'air, à s'établir dans une communauté de vie plus petite, bienveillante et conviviale, à s'approprier un pavillon neuf nanti d'un jardin, d'un abri de jardin, d'un garage où dormiraient les chiens, d'une cantine aux tarifs adaptés aux nécessiteux, de tickets de transports gratuits, et d'un service de Restos du Coeur efficace, généreux et dynamique.
Le déménagement occupa Florence et Nini pendant une semaine, puis elles s'ennuyèrent. Florence brancha la console vidéo, Nini sortit dans la rue.
Les enfants du lotissement traînaient toute la journée sur la place de l'église. Ils ne se connaissaient que depuis peu, mais déjà formaient bande.
Le mardi de la rentrée, les institutrices se jetaient des regards entendus. Les gamins du village comptaient leurs billes entre les tilleuls, mollets à l'air, vêtus de bermudas ou de robes d'été car les premiers jours de septembre était chauds encore. Leurs gros cartables sentaient le neuf, et les coiffeurs locaux n'avaient pas chômé. Ceux du lotissement restaient près du portail, le bout des pieds au bord de la cour comme au bord d'une mer glacée, prêts à se réfugier dans la rue à la première menace. Scrutés, jaugés, déshabillés du regard par les mamans des autres, ils se tortillaient dans leurs joggings neufs, comparaient leurs baskets, leurs casquettes, et balançaient à bout de bras des besaces molles estampillées de leurs marques favorites. Ce qu'ils avait sur le dos et aux pieds coûtait plus cher qu'un VTT, commentaient à voix basse les ménagères, qui, elles, s'honoraient d'habiller sans façons leurs marmots à l'Intermarché local.
Quand la sonnerie retentit, ils s'ébranlèrent à contre coeur, voûtés, genoux soudés, pressés les uns contre les autres. On aurait cru quelque harde effrayée par l'approche d'un prédateur. La petite Nini avançait avec eux. L'institutrice se tenait debout, devant sa classe, aussi majestueuse qu'un capitaine de vaisseau. Elle referma la porte et appareilla vers les hautes mers du CE1.
Les mères s'agglutinèrent en petits groupes volubiles et s'en allèrent boire le café les unes chez les autres.
Si Florence avait habité encore en ville, elle serait allée flâner dans les rues, elle aurait rencontré un pote ou deux, ils seraient allés ensemble voir quelqu'un, ils auraient tué le temps. Au lieu de quoi, elle sentait bien qu'ici, c'est le temps qui la tuerait, dans cette désespérance lente de jours qui n'offriraient rien, aucune surprise, aucune aventure, rencontre, rien à quoi repenser le soir avant de s'endormir…
Le lendemain, c'était mercredi. Florence et Nini allèrent à l'antenne locale des restos du cœur. Il fallait passer par-derrière le presbytère, et pénétrer dans l'ancien garage du curé. Là, sur des tables de camping et des tréteaux de marché s'étalaient les victuailles destinées aux pauvres. Trois vieilles aux grosses lunettes dorées s'affairaient derrière, sans se départir jamais de ce sourire béat qui illumine toutes les dames de bonnes œuvres. Florence demanda un sac à la plus proche. Un sac ? Etait elle passée par le bureau d'accueil, là, derrière la vitre ? Non, je n'ai pas mes papiers, répondit – elle au monsieur patelin. Non, je n'ai pas mes douze derniers bulletins de non-salaire, pas d'extrait de compte bancaire qui prouve que je suis à découvert, pas de mot, non, pas de billet de recommandation de l'assistante sociale de secteur. Je voudrais juste du lait, du fromage et des pommes. C'est dingue, ça ! Je ne peux rien avoir MAINTENANT ? Ok, je reviens !
Une heure après, elles étaient là, la petite flanquant sa mère comme un poulain craintif.
Florence jeta sur la table un carton d'où dépassaient des enveloppes, des imprimés, des factures de téléphone, des rappels d'impayés.... "regardez, elle est là, ma vie.....elle est là dedans, vous avez un an de ma vie là –dedans !
«Je croyais que lui, -et elle montrait le portrait de Coluche qui, énorme, au mur, écrasait toute la pièce- je croyais que lui, il avait dit que jamais dans les restaurants du coeur on ne demanderait sa carte d'identité à quelqu'un qui a faim ! Je m'en fous, gardez les, vos paquets de sucre et de farine, vos provisions de guerre, et regardez-moi ! Vous savez ce que je vais faire ? Vous avez vu mon grand manteau ? Il est plein de poches ! Aussitôt sortie d'ici, je vais aller à l'Intermarché et je vais voler à manger pour moi et ma gamine, puisque vous ne voulez même pas me donner un litre de lait !
Et, superbement, elle sortit, traînant sa fille qui la regardait avec admiration. Furieuse, Florence empocha dans l'Intermarché tout ce qu'elle put rafler, de préférence des choses plates, luxueuses et dispendieuses : du saumon d 'Ecosse, de la viande des Grisons, des petites boites de foie gras, de crabe, une bouteille d'eau de vie de poire... elle prit aussi un rôti de biche, une langouste surgelée, du chocolat aux écorces d'orange, du safran, de l'extrait de vanille et des décorations de gâteau d'anniversaire..
Dans le magasin, elles usèrent d'une technique éprouvée : la petite farfouillait au rayon vidéo, jetait des coups d'oeil de à droite à gauche furtivement, faisait mine de glisser des CD dans son blouson, et monopolisait ainsi l'attention du vigile qui ne la lâchait pas une seconde.
Au passage à la caisse, Florence posa sur le tapis roulant un sac de dix kilos de pommes de terre, une plaquette de beurre, un pack de bière, et adressa un coucou à Nini. En bonne actrice, Nini sourit angéliquement en demandant à l'hôtesse d'accueil de baisser la barre de la sortie sans achats. Quand le vigile se pencha, elle lui tendit son blouson, retourna les poches de son jean et souleva son tee-shirt, dévoilant un petit ventre creux sous une double rangée de côtes qui saillaient misérablement. Rien à dire. Elle sortit et rejoignit sa mère sur le parking.
« Tout ce que tu peux mettre dans tes grandes poches !», s'exclama Nini, quand elles rangèrent les aliments dans le placard ou le réfrigérateur... Dans la soirée passèrent quelques amis, on mangea le saumon, on but la bière et on régla son sort à l'eau de vie de poire. On porta dans son lit Nini qui s'était effondrée sous la table contre le chien, et l'on s'en fut dormir à l'aube, laissant un joli désordre sur la table et dans l'évier.
Jeudi, il faisait à peine jour quand le carillon de la porte retentit. Florence ne bougea pas, elle ronflotait dans les bras d'un type confortable. C'est Nini qui ouvrit, en se frottant les yeux. « Bonjour ! » C'était deux bénévoles des restos du coeur. Elles étaient là, côte à côte, avec leurs cheveux bleutés et leur sourire charitable, tenant des plats recouverts de torchons. « Tu n'es pas à l'école ? tu es malade ? tu es toute seule ? Nous habitons à côté, et nous avons fait du bon boeuf aux carottes hier soir. Nous avons pensé à toi et à ta maman, et nous avons eu envie de vous en emmener un peu. On peut entrer, pour le poser quelque part ? ».
Pas moyen de contrer l'intrusion des dames qui glissaient sur le carrelage sale de la cuisine. « On ne peut rien poser nulle part ! Tu nous ouvres la porte du frigo ? » demanda la plus grosse d'une voix sirupeuse. Nini obtempéra, provoquant une avalanche de mets festifs. La langouste dégringola et roula sur le sol. Pour loger ces grands plats sur une étagère, Nini sortit le foie gras, le rôti de biche, le magret de canard, et les entassa sur les assiettes sales de la veille. Elle s'agenouilla pour vider le bac à légumes et quand elle se releva, elle constata que les mémés étaient parties, emportant leur offrande.
Les pieds glacés, elle vint se glisser contre le corps chaud de sa mère qui lui chuchota d'une voix pâteuse : « Qui c'était ? » « Les vieilles d'hier », répondit l'enfant. Elles voulaient nous donner à manger, puis elles se sont tirées avec la viande. Les vieux... ça change tout le temps d'avis, finalement.... »
Au mois d'octobre, elles étaient parties. Un copain leur avait prêté une caravane, qu'ils avaient déposée de nuit sur le terrain de camping municipal de la Ville. Ils lui avaient enlevé les roues et la tête d'attelage. On ne les laisserait pas passer l'hiver dedans, sans chauffage. Une femme seule, avec un enfant si jeune…
Hortense AA
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